Allocution d'Emile SERNA

26 Mars 1962

26 mars 1962… à Alger… entre 14 heures et 14 heures 30…

Sur le plateau des Glières, au cœur de la ville, une foule immense commence à se rassembler. Tous ceux qui étaient disponibles sont là, dans un brassage patriotique et fraternel qui unit dans une même détermination, les représentants de toutes les couches sociales de la société algéroise.

Tous ces hommes et ces femmes ont présent à l’esprit le drame qui se joue à Bab el Oued. Depuis une semaine, ce secteur populaire d’Alger est complètement isolé, coupé de la ville, coupé du reste du monde, bloqué par les automitrailleuses des gardes mobiles, ces gardes mobiles « rouges », mercenaires venus spécialement de métropole, pour casser du Français d’Algérie, et ils s’en donnent à cœur joie, se livrant à des perquisitions grossières, humiliantes et destructrices, multipliant brimades et interrogatoires musclés. Les habitants du quartier sont prostrés et terrorisés, privés de vivres, de médicaments et de soins. Ils vivent prisonniers dans l’obscurité de leur appartement aux volets baissés, aux persiennes closes, car les balcons, les terrasses, les fenêtres sont mitraillés par des armes lourdes, dans le bruit infernal des avions de chasse.

Aussi, sur ce plateau des Glières et devant l’hôtel des postes d’Alger, la foule accourt-elle de plus en plus dense pour marcher jusqu’à Bab el Oued…Chacun a des motivations qui lui sont propres ; c’est l’angoisse pour de vieux parents, l’inquiétude pour un frère ou une sœur gravement malade, des préoccupation pour une grand-mère privée de soins journaliers, la crainte pour le manque de lait, de médicaments.

Mais, au-delà des mille et une motivations personnelles et donc différentes, tous expriment une volonté commune, celle de marcher jusqu’aux abords de Bab el Oued pour faire cesser ce blocus implacable, ce siège inhumain qui met en danger la vie de centaines d’habitants innocents du quartier.

Et cependant, si forte que soit leur détermination, leur manifestation se veut pacifique.

Oui, elle est pacifique, sans conteste, car l’idée de souiller, de profaner le magnifique monument aux morts qui se dresse devant eux, de le barbouiller par des graffiti ou des tags vengeurs, ne les a même pas effleurés… Ce monument rappelle à tous, les sacrifices consentis par nos soldats, au cours des deux guerres mondiales, dans les tranchées de Verdun, sur le Chemin des Dames, sur la Marne, en 14-18, et sur les pentes de Monte Cassino, sur les plages de Provence, jusqu’à la plaine d’Alsace et au-delà en 39-45.

Oui, elle est pacifique, car nul parmi les manifestants de ce 26 mars 1962 ne songerait à vandaliser les grands magasins qui sont l’ornement de la rue d’Isly et des larges artères que la colonisation française, tant décriée, a tracées autour des ruelles malsaines, étroites et tortueuses de la Casbah… Nul ne songerait à s’attaquer aux édifices publics. Ils sont la fierté d’Alger. Ils sont le symbole, dans tous les domaines, de la vie administrative moderne dont la France a doté ses trois départements d’Algérie…

Pendant ce temps, hélas, les tueurs du 4ème régiment de tirailleurs se préparent, non pas dans l’ombre comme dans un bon mélodrame. Mais non ! Ici, La tragédie atteint le paroxysme de son ignominie, car, sûrs de l’impunité, ils le font sous la claire lumière de notre soleil d’Algérie, avec la complaisance préméditée des autorités d’exception, mises en place par le pouvoir. Comme par hasard, leur dispositif est là, au carrefour stratégique du début de la rue d’Isly. Pour s’installer ils ont le plus sûr des passe-partout. Ils ont revêtu l’uniforme des soldats français. ,

Qui donc se serait méfié de militaires avec lesquels la population avait partagé tant d’épreuves ?

Et cette tragédie allait se dérouler face à l’ingrate indifférence de la France, de cette mère patrie pour la libération de laquelle tant d’hommes de chez nous avaient donné leur vie. Le peuple de France, anesthésié par le prestige de son prince étoilé, conditionné par tous les godillots, les beni oui-oui, les politiciens et les medias qui se prostituent autour du pouvoir, ne devait faire preuve de la moindre compassion pour l’horreur que vivaient leurs compatriotes des départements français d’outre-Méditerranée. Bien au contraire, croyant les atteindre par l’ironie, il les affublait du titre moqueur de Pied-Noir. Pieds Noirs, soit ! De ce surnom qui se voulait péjoratif, nous en avons fait une appellation d’origine contrôlée, un label de qualité et d’honneur. Pour les générations futures, il marquera de son empreinte indélébile les pages d’une Histoire qui finira bien par être restaurée dans sa vérité.

Mais, revenons à Alger pour revivre les minutes atroces du drame de ce 26 mars.

Le cortège entame sa marche vers Bab el Oued. La situation est tendue, mais les cœurs sont pleins d’espoir…… Et soudain, ce fut l’enfer.

Rue d’Isly, la fusillade éclate, déclenchée par les mousquetons des tirailleurs. Elle va durer douze minutes, douze minutes de terreur, d’angoisse, d’épouvante. C’est le feu à volonté au pas de tirs. La sauvagerie des tireurs ne respecte personne : Les hommes, les femmes, les vieillards, les jeunes sont abattus. Au bout de ces douze minutes d’éternité, les « halte au feu » se font enfin entendre. Alger, écrasée de douleur, relèvera officiellement 87 morts et comptera plus de 200 blessés, la plupart grièvement atteints.

Aujourd’hui, ici, en ce 26 mars 2019, 58 ans après, c’est pour rendre hommage à la mémoire de ces victimes innocentes que nous sommes réunis.

C’est pour nous souvenir, avec émotion, avec dignité, de ces sacrifiés pour l’Algérie Française.

C’est pour nous souvenir de tous ces destins brisés, de toutes ces vies anéanties, dans un massacre des plus odieux.

C’est pour nous souvenir, enfin, de tous ceux qui sont tombés à Alger et ailleurs, parce que leur seul crime était d’être Français et de vouloir rester Français.

Oui ! Comment vous oublier ? Comment oublier vos noms, victimes innocentes d’Alger, de Constantine et d’Oran, et vous nos fidèles harkis, nos camarades de combat, tombées sous le couteau des égorgeurs ou fauchées par les balles de certains militaires ?...

Comment pourrions-nous oublier cet héritage que vous nous avez laissé, cette part de vous-même qui bat toujours dans nos cœurs ?...

Victor Hugo disait : Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie, ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie »… C’est ce que nous voulons faire, c’est ce que nous faisons chaque année aux dates fatidiques et douloureuses de notre Histoire.

Oui ! Utilisant les mots de ce même poète, récemment cités dans les discours officiels, nous affirmons avec force que les assassins d’Alger, les tueurs de Constantine, les égorgeurs d’Oran, sûrs de l’impunité, ont pu faire de vous des êtres invisibles à nos yeux. Ils ne pourront jamais faire de vous, dans notre vie, dans nos cœurs, dans nos âmes, des êtres absents. »

Martyrs de l’Algérie Française, vous êtes et vous serez à jamais présents à nos côtés, jusqu’à ce que s’éteigne le dernier des Pieds-Noirs.

Gloire et Honneur à vous, vous les avez bien mérités !!!

 


Mis en page le 27/03/2019 par RP.